En passant le méridien
Par le patron, lundi 30 mars 2009 à 19:19 :: le salon :: #216 :: rss
Où l'on se demande ce qu'attend le patron pour passer à autre chose.
Texte inédit
"Why pamper life's complexities when the leather runs smooth on the passenger seat?"
Passez muscade. J'ai lamentablement raté ma conversion à l'heure d'été. Février est décidément un con. Le mois, pas le chien. Mars ne vaut guère mieux. Plus tard, il y aura avril et mai. L'histoire d'un fil découvert qui fait ce qui lui plaît. Ou quelque chose dans ce goût-là. Tu me diras, quand on émerge des ténèbres, on se laisse plus facilement envahir par la chaleur. Les jours rallongent, je me prends deux heures de décalage par rapport au soleil mais je suis finalement heureux de le voir pointer son nez. Je dépérissais sans lui. Je dois être photosensible. Tu ne comprends pas, je souffre d'un stress saisonnier compulsif. Oui, je connais, ça s'appelle l'hiver. Patricia veut aller au cinéma ou voir une expo, elle ne sait pas encore, elle a envie d'un truc culturel, c'est certain. Elle voudrait Benjamin Button pour pleurer trois ou quatre fois, mais c'est long, froid et prétentieux, lui dis-je. Je voudrais Harvey Milk pour voir James Franco à poil, mais elle n'est pas dans un trip militant, dit-elle. Sinon il y a la rétrospective David LaChapelle au Musée de la Monnaie. Je trouve ça d'une vulgarité écœurante. Comme d'avoir un iphone ? Oui, si tu veux. Nous finissons au Lully's à boire des margarita frozen et la soirée nous échappe complètement.
Passé un billet de quatre-cents à la trappe mais dans des pompes chez Finsbury avec la désinvolture d'un contribuable en cessation de paiements et un sourire qui tromperait tout le monde même moi. Naturellement, je suis pour le bouclier fiscal. J'envisage de devenir immensément riche. La fin du monde peut s'inviter à dîner ce soir, au moins, je serai bien chaussé. Je suis venu essayer les noires mais je vais prendre les beiges. A la place ? Non, aussi, je suis contre l'hésitation qui plus est. Vous me faites marcher, allons. Je filerais bien chez Nodus en douce pour me trouver une chemise. Quelque chose de bien, de très bien même. Il faut acheter plus pour acheter encore plus. Les deux avatars de la catharsis consumériste que sont le chausse-pied et les boutons de manchette s'imposent ainsi à moi comme ultime panacée à la sinistrose en plaques. Je suis humble devant eux, mais je vais prendre la bordeaux. La bordeaux, oui, définitivement. On a fait plus original mais c'est moins gay, sauf si vous le prenez en parme ou en lilas. Je prends tout, prenez ma carte dans la main ou ma main dans la gueule mais décidez-vous.
Passé une interminable pendaison de crémaillère chez des amis de Patricia, pour faire plaisir à Patricia, avant de raccompagner Patricia. Patricia me fait chier, je devrais le lui dire. Mais c'était dans le dix-septième. Je n'y vais jamais, alors il y avait un petit côté vacances. J'ai presque failli poser des jours. On nous a servi une enfilade de mini-endives nappées d'une fine macédoine et d'autres choses très miam-miam encore. Ainsi qu'une dégoulinée de beats afro-cubains glissant vers une jungle poussive où j'ai reconnu un sample de New Order. Quarante personnes. Un grand couloir. De beaux volumes. Profitez-en, c'est le moment d'investir. Clémentine, c'est chez toi ? Clémentine porte un fuseau noir et une robe saumon atlantique, des cheveux très bruns et très raides tombant de part et d'autre d'un visage lisse, anguleux et austère, un lez en lame de couteau, des créoles aux oreilles. Elle est passablement jolie mais affiche un air sévère, mais juste sévère, de maîtresse de donjon. Un sourire, étrange, fugace, presque une excuse. Ses lèvres s'étirent comment deux tranches de foie. Possible qu'elle mange des petits oiseaux vivants. Je prie qui est à côté de moi de bien vouloir m'excuser, je me sens mal, c'est par là. Je vomis mes cachets, mon champagne et quelques fournées de petits fours à la cannelle, non sans admirer la netteté de la faïence.
Passé à Montparnasse, changé à Duroc, manqué de me rétamer en ratant le marchepied, et maté du militaire en pagaille. Sûrement nourris aux OGM, ils sont beaux et bien faits. Mangent des corn-flakes au petit déjeuner. Frankie susurre qu'il regarde le monde avec des lunettes roses, et l'orchestre de Count Basie enchaîne, imperturbable. C'est chaque fois pareil. Je devrais être habitué depuis le temps. Il y en a, c'est les décollages en avion. Moi, c'est les stations de métro. Tout le monde marche comme dans un clip de Daft Punk. J'en suis à un Lexomyl en cas de crise avec Prozac en traitement de fond. J'ai aussi le droit d'acheter des M & M's, il n'y a aucune contre-indication. J'aime bien mon traitement. C'est rassurant, un traitement. C'est rassurant de se savoir traité. Bien traité même. Soit un wagon de métro w roulant à une vitesse de 25 km/h et transportant un nombre de passagers x, combien sont sous anti-dépresseurs ? Et elle, que manigance-elle, collée à la porte ? Une haridelle comme on n'en fait plus, le visage sec comme un jour sans pain, une tignasse hirsute mais brune quand même, et les joues phagocytées par deux verres fumés immenses. On dirait Dylan. Je vais lui demander Subterranean Homesick Blues pour une dédicace. Elle est joyeuse comme une prise d'otages. Ses mains sont démesurées et noueuses. Le reste est émacié, érodé, étiré à l'envi. Ça tombe bien, j'avais envie.
Passé trois minutes de contemplation estomaquées devant la couverture de Têtu. Jérôme me tire par la manche en se payant ma tête. Il me traîne chez Ben & Jerry's. Je réquisitionne tout ce qu'ils ont. Il s'assoit en face de moi. Il porte un polo Ralph Lauren que je trouve hideux, mais il le porte très bien. Il est volatile, détendu, maniéré peut-être, il gesticule et remue tout l'espace autour de lui. J'aime bien ses Vuarnet, elles affinent son visage. Il me parle de l'appart qu'il vient d'acheter, il me dit qu'il a hâte d'emménager dans son home avec son homme. Et inversement, s'amuse-t-il. Il voudrait que je fasse une soirée pour mon anniversaire mais si possible pas en même temps que sa crémaillère, ça l'arrangerait bien. Ce doit être la grande quinzaine de la crémaillère. Je n'y ai pas pensé, je m'en fous un peu à vrai dire, tu sais. Il s'indigne comme un pinson, parce que je n'ai pas l'air de comprendre, mais trente-cinq ans, ça se fête. Je réponds trente-six en détachant les deux syllabes avec un sourire canin. Il reprend de la Cookie Dough et il ferme sa gueule. Un peu plus loin, sur un toit plat, une pie fait sa toilette dans une flaque d'eau que le soleil de cinq heures achève d'assécher. On est bien en terrasse.
Passé ma stupeur de retrouver de l'optimisme dans une poche de pantalon, au moment de faire la lessive, je crois me réjouir. Peut-être que non, tout n'est pas fini, me dis-je nonchalamment en débouchant un flacon d'assouplissant qui recrée prodigieusement le parfum des lys blancs. On trouvera encore bien d'autres raisons d'éclater. J'ai tellement d'idées que s'il me trouvait sur son chemin, un tamanoir affamé me lècherait goulûment. Je devrais me mettre au travail. En ce moment, je suis dans l'introspectif régressif. C'est un peu abstrait mais c'est intéressant. Je traîne une valise de feuilles volantes avec de vrais morceaux d'idées dedans mais sur lesquelles je n'ai rien écrit. Ce n'est pourtant pas l'histoire qui manque. Le papier, il faut voir. J'ai seulement besoin d'un stylo pour signer, vous devez bien avoir ça ? Non, répond mon frère qui me téléphone à vingt-deux heures et n'a toujours visiblement rien compris à l'expression "pendant les heures de repas". Il se marie en août, il veut l'annoncer aux parents, il trépigne d'impatience. Je le félicite, parce que je fais ça en général très bien. J'oublie de lui rappeler que c'est la troisième fois parce qu'il est mon frère et je m'essaie à l'optimisme de circonstance. Il faut toujours faire les poches. La dernière fois, ça m'a coûté une lessiveuse.
Passé mes nerfs dans des playlists. Des heures à mettre au point une thématique très concrète, une ligne directrice qui soit présente du premier au dernier morceau, même si elle oscille entre-temps et part vers des sonorités différentes. Avec un peu de travail, on peut caser Justin Timberlake et les Talking Heads à trois morceaux d'intervalle. J'ai rangé mes disques, comme toutes les fois que je sors de dépression. J'ai réécouté les essentiels, les fondamentaux, ceux qu'on sait définis par des frontières inamovibles. A peine certains jugements ont-ils été révisés. All Things Must Pass de George Harrison est définitivement un disque immense. Dans la mêlée, j'ai vu passer un double de Depeche Mode. Ceux-là, tiens. Le casse du siècle. Quand ils ont déboulé sur le marché catalogué de la pop grande surface des années 80, on leur aurait jeté des pierres. Parce que tout de même, Shake The Disease et autres maîtres et esclaves, ça n'allait pas caguer bien loin. Vingt ans plus tard, on les adoube parrains de l'électropop moderne avec un succès critique à la clé. Ce qui prouve que la durabilité fait loi. Je pourrais tenter ça, la durabilité. C'est porteur, c'est consensuel, c'est bon pour la planète. C'est surtout bon pour ceux qui sont sur la planète, en fait. La planète, elle s'en fout un peu. Quand il n'y aura plus un chat, elle se débrouillera très bien toute seule. Plus personne ne sera là pour écouter Never Let Me Down Again et dire que, tout de même, il y a ce petit final dantesque, digne d'une grand-messe fasciste, qui glace le sang. Devenir durable, réduire son bilan carbone, acheter du café commerce équitable, marcher à pied, trier ses déchets, manger bio, chier propre, pisser loin. Je vais commander une pizza.
Passé la soirée au bar de l'Intercontinental, dans les pourpres, les acajous et un état second. J'ai pris un Tom Collins pour me rappeler à quel point c'était infect. Il m'a cédé le canapé, mais a il ne m'a pas laissé un instant de silence. Il comble le moindre vide, d'une voix mal assurée mais finalement assez plaisante. Il a eu un instant de gêne au début, au moment de poser son manteau Marlboro Classics sur le dossier. Il porte certainement du 56. Il est grand, large, agile. Un jeans Liberto avec quelques franges éparses mais nettes aux extrémités des jambes. Un petit pull bleu marine Eden Park sur une chemise blanche. Il ne doit pas envisager d'autre couleur. De fines montures Prada noires. Il doit être graphiste ou maquettiste, ou un autre truc à la con où l'on est payé à dessiner des mickeys dans les bas de page. Le beau gosse du bureau d'à côté qui a toujours une blague nulle et passe les bras derrière la tête quand il l'a dite. Il a un sourire qui attire toute la lumière autour de nous. Je lui prends la main. Il ne la retire pas. Gil Scott-Heron, complètement assourdi par une sonorisation réduite au minimum, n'est presque plus qu'un bruit de fond, et je fonds sans un bruit. Je sens la chaleur de sa cuisse contre la mienne. Dans soixante-quinze minutes, il va arracher un bouton de ma chemise Nodus et je ne chercherai même pas à prétexter un défaut de fabrication.
Passé quatre heures du matin, les taxis deviennent même hermétiques aux insultes. J'aimerais bien me coucher. Si c'est une plaisanterie, il faudrait voir à la finir parce que là, on ferme. Soit, pressons le pas. Sur le trottoir, niché entre les pavés, invisible à la foule de tous les jours, j'aperçois un médaillon de bronze portant le nom de François Arago. Il y en a cent trente-cinq disséminés dans Paris, censés matérialiser le méridien qui traverse la capitale du nord au sud. Ils sont là depuis le milieu des années quatre-vingt-dix, pour rendre hommage au physicien français. Personne ne les remarque. Beaucoup ont disparu, oubliés lors de travaux de voirie ou tout simplement volés. En trouver un devant soi sans même le chercher n'arrive jamais. Je l'enjambe le cœur léger. Ce serait tout de même dommage de n'avoir fait que passer.





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