La médiocrité entre virgules
Par le patron, jeudi 24 novembre 2005 à 15:33 :: le salon :: #72 :: rss
Où l'on devine que les journaux gratuits sont encore trop chers pour le patron.
Texte inédit
Les voyages forment la jeunesse mais déforment le trou du cul, surtout lorsqu'on choisit la Thaïlande pour lieu de villégiature. Bien entendu, à moindre échelle, je devrais croire que les trajets quotidiens n'occasionnent que des hémorroïdes, pour peu qu'on soit mal assis. C'est précisément la réflexion que je m'autorisais ce matin, posé de guingois sur un siège au dossier lacéré, dans un train de banlieue. Ma situation d'otage d'une certaine catégorie de personnel lancée dans une grève préventive – le concept de grève préventive est une aberration typiquement française et proprement désopilante sur laquelle je ne m'étendrai pas ici – ne me permettait pas d'ignorer l'insigne privilège qui était le mien : j'étais assis alors que la plupart des usagers étaient contraints de voyager debout, serrés les uns contre les autres dans un appétissant mélange de senteurs mêlant le café froid, le pet foireux et l'eau de toilette bon marché.
Dans de telles circonstances, j'essaie en général d'oublier où je me trouve. Et je m'abîme dans une lecture intense. Naturellement, comme je suis un homme de goût, je veille à choisir un auteur talentueux qui saura me captiver le temps de mon voyage. Ce qui exclut d'emblée Dan Brown et son Da Vinci Code, roman merdeux écrit à la truelle et bourré d'erreurs toutes plus grossières les unes que les autres. Un vrai livre de plage, celui-là, en ce sens que si l'on renverse dessus le flacon d'huile solaire, les quinze ou vingt pages collées et illisibles n'empêcheront en rien le lecteur d'arriver à la fin. Ce qui n'a pas l'air d'être le cas de ma voisine qui n'a pas tourné une page depuis dix minutes mais qui se félicite que sa copine Martine de la comptabilité lui ait conseillé ce livre à la machine à café. Grâce à lui, elle vient d'apprendre ce qu'était une clé de voûte alors qu'elle croyait, cette gourde, qu'il s'agissait d'un outil dont devait se servir son mari pour réparer le carburateur du 4x4, ou quelque chose dans ce goût-là.
Laissons là ces gribouillages pour ménagères sevrées aux fictions du jeudi et autres nostalgiques de Belphégor. J'ai beau avoir mauvais caractère, je n'en demeure pas moins un garçon sensible et curieux, toujours avide de savoir ce qui passionne mes contemporains, même si je les déteste cordialement, et ce à quoi ils peuvent occuper leur temps quand le temps en question se résume à une heure de pointe. Je consens donc à lever la tête de ma présente lecture pour constater que les deux personnes assises sur la banquette qui me fait face, à savoir une dame bien mise d'une soixantaine d'années avec un renard crevé sur les épaules et un monsieur d'un âge et d'un teint incertains, dont le costume semble être passé dans la gueule d'une vache, sont toutes deux plongées dans la lecture d'un de ces infects journaux gratuits qu'on trouve un peu partout dans les gares et qui seraient presque une insulte à la littérature du même nom. Un coup d'œil à gauche, et je vois un jeune homme, qui disparaîtrait presque sous une immense parka à capuche, qui lit la même chose. Un coup d'œil à droite, et j'avise une chanteuse de pop acidulée, avec des boucles d'oreilles comme des poignées de signal d'alarme, qui lit elle aussi le même torchon. Pris d'une effroyable sensation d'ensevelissement, je balade un regard sceptique sur l'ensemble des voyageurs. Je constate avec horreur que tous ceux qui à cet instant lisent quelque chose ont entre les mains l'une de ces atroces feuilles de chou, à l'exception d'un exemplaire de L'Equipe et du dernier tome des aventures d'Harry Potter dont je ne dirai pas de mal ici même si l'envie me démange.
J'ai soudain l'impression d'être le dernier rempart de la civilisation au milieu d'une déferlante de bêtise. Ce qui m'arrive assez souvent, j'en conviens. Mais tout de même. Dans ces moments-là, les coins de ma bouche se contorsionnent pour former une grimace de dégoût qui s'approche davantage du rictus méprisant que de la moue dubitative. Mon élitisme tenace ne peut voir que d'un très mauvais œil la prolifération de ces journaux gratuits. Leur succès, à défaut d'être le reflet d'une époque, est à coup sûr une parfaite illustration du rapport que le lecteur entretient avec l'information. Celle qu'on trouve dans Metro et dans 20 minutes, les deux principaux quotidiens d'information gratuits disponibles sur le réseau francilien, est remarquable par la platitude du style et la nullité de la relation. Il s'agit ni plus ni moins de dépêches améliorées où les faits sont livrés tels quels, sans aucun recul, aucune analyse, aucun jugement critique, avec seulement quelques virgules en plus pour donner l'impression que le contenu a subi un laborieux travail de réécriture.
Entendons-nous bien, le danger n'est pas tant qu'il existe des journaux gratuits, mais que le lectorat leur accorde une importance qu'ils n'ont pas. La seule légitimité à laquelle peut prétendre un journal qui n'est composé que de brèves, qui synthétise en vingt pages tout ce qui a pu se passer dans le monde au cours des dernières vingt-quatre heures et surtout, qui ne dispose pas des moyens suffisants pour effectuer un réel travail d'investigation, c'est celle de jouer un rôle d'alerte. Il peut informer – au sens premier d'aviser, de faire part, et non au sens philosophique de donner une forme, une structure, une signification – et communiquer à celui qui le lit l'envie d'en savoir plus. Il ne peut en aucun cas se substituer à l'information fournie par la presse payante car il ne donne pas les clés nécessaires au décryptage de cette information. Si certains lecteurs, notamment ceux qui pourraient acheter la presse traditionnelle mais se contentent de la lecture de l'un de ces titres, s'en servent comme substituts, c'est parce qu'ils croient y trouver une information satisfaisante. Or, par définition, un journal gratuit ne peut que présenter des données brutes, certainement pas des positions fondées et argumentées.
Qu'on se contente de balancer des faits sans y apporter le moindre éclairage à un public non averti dont le rêve le plus cher est de voir leur gamine participer à la Star Academy est déjà particulièrement dangereux. Mais que certains articles aient la prétention de joindre aux faits un début d'analyse, alors que les moyens de cette analyse ne sont pas mis en œuvre et que l'indépendance financière du journal est fortement soumise à caution, et la décérébration devient collective. La véracité des faits présentés dans un journal gratuit ne saurait être remise en question puisqu'ils proviennent de sources fiables, les agences de presse en l'occurrence. En revanche, quand on sait que ces quotidiens sont intégralement financés par la publicité, l'analyse est beaucoup plus discutable que dans un journal payant. Certes les gens aisés ne sont pas les seuls à avoir le droit de défendre des opinions polémiques. Je peux comprendre l'envie, aussi louable soit-elle, d'apporter à ceux qui ne peuvent payer la lecture d'un quotidien des pistes pour développer un jugement critique sur quelque thème que ce soit. On peut même partager, à titre personnel, les opinions le plus souvent défendues par telle ou telle équipe de rédaction. Mais on est forcé d'admettre que c'est en se positionnant ainsi que la presse gratuite met le plus directement à mal le pluralisme.
En même temps, le pluralisme, le lecteur, il s'en cogne. Ce qu'il veut, c'est du factuel, de l'événementiel, du bête et du méchant. Tout heureux de ne pas avoir dépensé le moindre centime pour savoir de quoi est fait son quotidien, il se forge un avis souvent proche de l'opinion commune et fonde son point de vue sur un article où tout ce qui ressemble à de l'analytique est soigneusement écarté au profit d'une livraison brute et sans ambages des événements, et à peine circonstanciée. Et j'entends ensuite, au hasard de mes pérégrinations le long de mon comptoir, qui déclamer haut et fort qu'il soutient les grévistes des chemins de fer mais n'a strictement pas la moindre idée de ce que suppose la gestion d'une telle entreprise publique, qui s'étonner que les OGM ne soient pas purement et simplement interdits mais ignore complètement que certains sont utilisés à des fins médicales, ou bien qui encourager l'interdiction de fumer dans tous les lieux publics y compris les restaurants et les boîtes de nuit, sans se douter que la fréquentation de la clientèle de tels établissements serait alors divisée de moitié. Toutes ces heureuses prises de position sont bien souvent le fruit d'une lecture assidue d'un 20 minutes ou d'un Metro oublié sur un banc. Que de tels torche-culs concourent au nivellement par le bas ne fait donc aucun doute, mais qu'ils assurent une uniformisation des modes des pensées, voilà qui est beaucoup plus malsain.
Dans la gratuité de l'information, c'est le rapport à la gratuité qui est fondamentalement pervers. Tandis qu'il entonne pour la énième fois sa ritournelle favorite – son pouvoir d'achat est en chute libre et le fisc lui vole tout, pour résumer – l'homme de la foule, auquel j'ai de moins en moins envie de ressembler, a décrété que si l'Etat ne lui donnait pas ce pour quoi il payait, il allait s'octroyer ce pour quoi il ne payait pas. Je prends un exemple : qu'une distribution de canettes d'une quelconque boisson gazeuse ait lieu en pleine rue à des fins publicitaires, et voilà qu'une nuée de profiteurs se pressent autour de l'homme-sandwich, essayant d'en remporter le plus possible au cas où, sait-on jamais, la pénurie survenait. De même, il suffit d'observer le comportement d'un sujet devant un buffet garni où tout est "à volonté" pour remarquer qu'il perd immédiatement toute contenance et qu'il oublie même le sens des convenances si tant est qu'on le lui ait un jour inculqué. Lors d'un déjeuner au Blue Elephant, il y a quelques mois, je m'amusais et me désolais à la fois de tels comportements, précisément celui d'une grosse dame, venue manger ici avec toute sa répugnante marmaille, qui développait des trésors d'ingéniosité pour faire tenir dans son assiette d'un diamètre de quinze centimètres une trentaine de bouchées vapeur. Parce que, vous comprenez, on lui avait dit qu'elle pouvait en prendre autant qu'elle voulait alors, vous pensez bien, elle allait en profiter.
En profiter, voilà ce qui compte. Sauter sur l'occasion, rafler tout ce qui traîne, s'en mettre plein les poches et tant pis s'il ne reste rien pour les autres. Après tout, ce sont les premiers arrivés les premiers servis. On ne va pas se faire baiser, voyons, si c'est gratuit, on en veut aussi. On paye nos impôts comme tout le monde. Combien de fois l'ai-je entendue, celle-là ? Désormais, c'est la gratuité qui crée le besoin. Si les autres peuvent avoir, alors il est normal que j'aie aussi, s'époumonent les partisans du toujours plus pour toujours moins. Je me souviens ainsi d'une dame qui ne buvait pas d'alcool mais qui avait insisté, alors qu'elle était au restaurant, pour qu'on lui serve tout de même l'apéritif offert par la maison. Naturellement, elle n'avait pas touché à son verre. Mais devant l'incrédulité de son mari, elle avait pris son air le plus outré pour lâcher un "J'y ai droit" sans équivoque.
Alors que la rame entre à la station Châtelet - Les Halles, je hausse les épaules. En somme, les journaux gratuits sont bien dans l'air du temps. La démocratisation de l'information a fait en sorte de rajouter celle-ci sur la liste des choses auxquelles "on a droit" au même titre que la culture et le respect. Des notions ressassées tant de fois qu'on ne sait plus trop à quoi elles correspondent mais dont on ne saurait se départir puisque, justement, "on y a droit". Au train où vont les choses, la presse payante sera bientôt réservée à une élite tandis que fleuriront des journaux gratuits toujours plus racoleurs, dont le financement deviendra de plus en plus difficile à déterminer et qui iront jusqu'à supprimer ou retravailler sans éléments complémentaires des dépêches jugées trop fades. Et les imbéciles seront encore plus heureux. Finalement, quand on voit le niveau intellectuel de ses lectures, on comprend que le peuple ait voté non au traité constitutionnel européen. Ce n'est pas tant qu'il était contre. C'est qu'il n'avait rien compris. Ce qui, tout de même, suit une certaine logique : l'analyse et l'opinion appartiennent à ceux qui s'en donnent les moyens.





Commentaires
1. Le jeudi 1 décembre 2005 à 22:08, par Elgab :: email
2. Le vendredi 2 décembre 2005 à 17:25, par Bart
3. Le samedi 3 décembre 2005 à 10:28, par elgab
4. Le samedi 3 décembre 2005 à 20:41, par Bart
5. Le dimanche 4 décembre 2005 à 13:43, par elgab
6. Le lundi 5 décembre 2005 à 11:36, par Lapin
7. Le lundi 5 décembre 2005 à 17:43, par Pef :: email
8. Le mardi 6 décembre 2005 à 01:23, par le patron
9. Le mardi 6 décembre 2005 à 16:54, par elgab
10. Le mardi 6 décembre 2005 à 21:41, par Pef :: email
11. Le mercredi 7 décembre 2005 à 01:06, par philippe
12. Le mercredi 7 décembre 2005 à 11:27, par Lapin
13. Le mercredi 7 décembre 2005 à 13:49, par Pef :: email
14. Le jeudi 8 décembre 2005 à 18:42, par philippe
15. Le jeudi 8 décembre 2005 à 19:56, par Andrea Le Phus
16. Le vendredi 20 janvier 2006 à 19:37, par La Fougère
17. Le lundi 13 mars 2006 à 16:32, par Malinss
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