jeudi 29 décembre 2011
De rage ou d'épuisement
"And at once I knew I was not magnificent."
L'année file vers le grand néant où finissent les pots cassés, les filtres écrasés et les flûtes en plastique dont plus personne ne veut. On entre dans la grande quinzaine des joujoux par milliers, du bonheur sur toutes les figures, de la bouffe souveraine et des rediffusions de Sissi. C'est toujours à l'approche de cette période enguirlandée que tu décanilles quelques souvenirs comme autant de chocolats, entre deux réunions de famille formidables ou désastreuses, et que tu fais défiler la recharge d'agenda pour savoir de quelles priorités tu vas meubler ton nouveau quotidien annuel. Changer de recette, épicer la formule, opérer un backup de l'unité centrale et repartir pour un tour. Sortir, boire, fumer, danser, rentrer hilare et éreinté, puis remettre le couvert alors que les lombaires en grève te rappellent que la quarantaine approche et qu'avec elle, il deviendra de plus en plus difficile de quitter la cabine du commandant. Chercher là où tu n'as pas encore cherché ce que tu n'as pas encore trouvé mais avec plus d'optimisme, cette fois. Sauf si les derniers exemplaires en stock ont été vendus juste avant la fermeture du magasin. Manger mieux, dormir moins, sourire plus. Il n'y a que sur les listes de bonnes résolutions qu'on trouve autant d'infinitifs. Ce doit être le petit côté péremptoire, façon guide de survie, qui te laisse croire que tu en tiendras au moins quelques-unes. Comme celle de ne pas faire du sport ou de ne pas entamer de régime. Tu regarderas tes chaussures au moment des embrassades sous le gui pour ne pas sentir la terreur monter du bas du ventre. Tu retrouveras un poil de contenance en dégustant les muffins à la carotte. Tu reprendras du champagne en égrenant ces joyeusetés que l'an nouveau va apporter. Tout va changer. Ce sera la fin de la crise ou la fin du monde. On privilégiera les soldes d'hiver aux soldes d'été. On échangera la monnaie unique contre des tickets de foire. On remplacera l'ancien décrépit par du flambant neuf. Il y aura plus de libertés, d'égalités, de fraternités, et plein d'autres mots finissant par thé. On infusera dans la joie de vivre. Ce sera l'année de la refonte, de l'innovation, de l'exotisme. Même le pays devra s'y mettre s'il veut troquer une musaraigne survoltée contre une carpe surgelée pour diriger la capitainerie, en espérant que les gars de la marine resteront à bonne distance du port. Tout va changer. Rien ne va changer. Tu es pour l'alternance. C'est la tranquillité, le changement dans la continuité. A l'image de ces soirs où tu vas boire un verre avec celui que tu ne connaissais pas avant-hier, que tu espères peut-être revoir après-demain, qui se révèle finalement insupportable avant même que tu n'aies fini de le détailler. Tu compteras sur le prochain, aussi improbable soit-il, celui qui captivera ton regard avant de te faire comprendre, en un instant, dans une bouffée de cigarette, que tu n'as rien de magnifique. La répétition de l'exercice à plusieurs jours d'intervalle peut entretenir une certaine logique absurde dont tu ne te départiras qu'avec les mêmes remèdes. Sortir, boire, fumer, danser, donc. Danser, c'est peut-être la chose la moins conne à faire, quand on y réfléchit. S'oublier longuement, physiquement, complètement, sur de l'électro sinueuse ou de la house liftée, sur du funk bon teint ou du jazz bon temps, et ne plus rien entendre que ce son qui passe dans la tête, qui enveloppe tout le monde, qui isole tout un chacun, qui s'impose comme le dernier rempart d'un univers qui marche sur la tête. On s'imbibe le samedi de lignes de basse atomiques et de rythmiques nucléaires. On s'agite au milieu de garçons que la jeunesse rend aussi sûrs qu'insolents. On se frôle entre deux cylindres de lumière rose en caressant de simples possibilités juste parce que la montée s'y prête admirablement. On se crée un peu de magie, on s'échange un regard, on se suit dans un couloir, on n'attend rien en retour. C'est la génération canapé, celle qui bouffe n'importe quoi affalée devant Koh-Lanta, celle qui pose déjà ses fringues le temps que tu ailles chercher un coca dans le frigo, celle qui se fiche pas mal de savoir ce que tu as dans la bibliothèque du moment que tu lui montres ce que tu as dans le caleçon, celle qui ne te promet rien mais te demande tout. Une idée chasse l'autre. On baise ? C'est cool. Celle qui veut bien t'aider à oublier mais qui sera partie demain matin. Tu n'avais rien compris, en fait. Tout ceci est un jeu, une vaste blague, un festival à voir seulement le week-end si tu as trouvé des préventes. Lundi, tu retourneras draguer des trentenaires sinistres, qui parleront vins rouges et voyages en première, en cachant sous la table les valises de merde qu'ils voudraient qu'on porte pour eux. Tu aimerais dire que tu n'en peux plus, que toute cette indécision universelle qu'on te montre à longueur d'année te flanque la nausée, mais tu te réjouis en sachant que, de toute manière, la période se prête à l'indigestion, entre verrines de crème de citron et émulsions de noisettes torréfiées que compilent jusqu'à en vomir les suppléments culinaires de saison. Tu te prépares à reprendre une part de bêtisier en même temps que de la chantilly de betterave mais tu n'es pas fait pour cette époque, pour ce corps, pour ces âges. A vingt, ils sont impossibles. A trente, ils sont paumés. A quarante, ils sont finis ? Combien de temps ce cirque peut-il encore durer ? Tu crois qu'il est écrit quelque chose comme dix ans sur ton billet, mais il se trouve quelque part au fond d'une poche. Tu es certain qu'approcher la cinquantaine dans les mêmes circonstances ne peut conduire qu'à la réclusion volontaire ou au suicide aménagé. Certains s'obstinent, tu sais. On les croise toujours, là où on danse, tard, quand l'alcool n'a pas tout déformé et qu'on est encore capable de regarder autour de soi. Ils ne dansent pas, ils ne dansent plus, ils sont au bar. Revenant narguer ceux qui ont encore l'âge de ne pas s'en faire. Rêvant d'un impossible ailleurs, d'instants enfuis à jamais, d'une autre incarnation où un cercle se formerait sur la piste pour les regarder briller. Tu ne veux pas être de ceux-là, tu ne veux pas t'aigrir, te rancir, te flétrir comme une vieille chose oubliée sur un quai de gare, tu ne veux pas te laisser gagner par la colère et la lassitude. L'année file et le temps presse. On se packe au nouvel an comme on se packe en instance. Pour partager les dégâts que font les souvenirs si personne ne fait de contrôle. Tu as passé beaucoup trop de temps au bar. Tu suivrais bien le lapin jusqu'au fond de son terrier. Tu voudrais seulement être sûr qu'à l'autre extrémité, il aura quelque chose à te proposer. Une promesse, un désir, un souffle peut-être. Au pire, tu lui casseras la gueule et tu lui braqueras sa montre.
Vous avez été servi à 12:07 alors que vous visitiez la terrasse


de sautiller gaiement sur le dancefloor jusqu'à ne plus pouvoir supporter tout ce qui ressemble, de près ou de loin, à un rythme binaire. Bien sûr, la majorité des titres qui composent cette galette donnerait probablement l'occasion d'en poser une à n'importe quel audiophile qui se respecte. De la grosse merde pour radasse peroxydée ? Oui, sans doute, mais tout de même, que c'est bon ! Note : Chaque compilation Crocell Café est une œuvre unique qui n'existe que par la thématique musicale qui la gouverne et pour les oreilles ébahies du patron lorsqu'il l'écoute. Elle doit être considérée comme une suggestion d'accompagnement sonore, non comme un encouragement sournois à la piraterie sauvage. Nous ne sommes pas des flibustiers. 



